Depuis qu’il a été nommé chancelier de l’Université de Montréal, Frantz Saintellemy incarne ses valeurs d’ouverture, de passion et de responsabilité. Lui et son épouse, l’entrepreneure Vickie Joseph, forment un couple d’impact pleinement investi dans l’avènement d’un monde plus juste. Rencontre.

Pourquoi s’engage-t-on? Quel sens donne-t-on à son don ou à son action? Pour le chancelier de l’UdeM Frantz Saintellemy et l’entrepreneure Vickie Joseph, la question ne se pose pas: depuis toujours, le couple suit le même fil conducteur…

«C’est un peu vieux… Mais est-ce que tu te souviens de cette vidéo YouTube?»

La vidéo a déjà 8 ans, mais on s’en souvient très bien. On y voyait plusieurs dizaines de jeunes se mettre en ligne pour une course à pied. Le prix: un billet de 100 $.

Avant de donner le départ, l’organisateur égrenait plusieurs conditions : «Avancez de deux pas si vos parents sont toujours mariés… Avancez de deux pas si vous avez eu accès à une éducation privée… Avancez de deux pas si vous n’avez jamais aidé vos parents à payer leurs factures…»

Pendant que certains restaient collés sur la ligne, punis d’être nés dans un milieu défavorisé, d’autres se retrouvaient avec plusieurs mètres d’avance. Le départ était lancé, mais la course complètement faussée.

«Cette vidéo résume tout», lance Vickie, fondatrice de la marque de maquillage V Kosmetik. «Dans le système actuel, même si tu cours plus vite que tout le monde, tu peux finir dernier», renchérit Frantz.

L’engagement du couple s’enracine là, dans cette conviction profonde que beaucoup font face à une compétition déloyale. Et qu’il faut donc tout faire pour y mettre fin.

Changer le narratif pour changer le monde

Le hasard a voulu que l’entrevue se déroule au Groupe 3737, l’un de ces organismes qui tentent justement de rééquilibrer la course. Vickie Joseph et Frantz Saintellemy l’ont fondé en 2012 pour aider les minorités à se lancer dans l’entrepreneuriat.

«On a grandi dans Saint-Michel et on voulait changer le narratif négatif qui entourait le quartier, racontent-ils. Il fallait que les jeunes d’ici aient davantage de modèles auxquels s’identifier. On ne voulait pas seulement donner de l’argent à un projet, mais qu’un maximum d’individus se développent par eux-mêmes.»

C’est au 3737, boulevard Crémazie que le couple d’entrepreneurs trouvera son bonheur. Entre les murs de cet immeuble, celles et ceux qui aspirent à se lancer en affaires disposent désormais de locaux, de salles de réunion, de séances de coaching, de financement… Tout ce qu’il faut pour réussir.

Plus qu’un organisme d’aide, le Groupe 3737 est devenu avec le temps une vraie pépinière de jeunes pousses qui aura permis de créer 1 900 emplois, d’aider 3 400 entrepreneurs et de générer indirectement 200 millions $ de revenus.

«Notre parcours le prouve: personne ne réussit seul, soutiennent Vickie et Frantz. Le succès vient donc avec la responsabilité de se tourner vers l’autre et de bâtir des ponts pour qu’il puisse emprunter le même chemin. C’est le sens et l’impact de toute notre action.»

La culture haïtienne en partage

Au cœur de ce rapport à l’autre, il y a la culture d’Haïti et sa tradition de l’entraide.

Frantz est arrivé de là-bas à l’aube de ses huit ans. À l’époque, comme tant d’autres migrants, le jeune garçon ne parle pas français, vit dans des conditions précaires et se heurte à l’échec scolaire. Mais grâce au soutien de ses proches et d’enseignants que le destin mettra sur sa route, il transcendera cet avenir mal embarqué et deviendra ce qu’il appelle: «une improbabilité statistique».

Quant à Vickie, elle est née ici, de parents haïtiens arrivés dans les années 1970. Conducteur de taxi, son père travaillait également comme couturier pour des artistes haïtiens. C’est à lui qu’elle doit sa passion des habits et de la mode, mais aussi ce goût d’aider les autres qui transparaît, dans ses yeux comme dans son sourire, dès que vous lui adressez la parole.

«Je confirme !» s’amuse son mari, qui s’avoue bien plus introverti. «Chez elle, c’était vraiment les Nations Unies: la porte était toujours ouverte.»

Lorsqu’ils se sont rencontrés – c’était au mariage du frère de Frantz avec la cousine de Vickie – ces deux-là se sont non seulement reconnus l’un dans l’autre, mais ont compris qu’ils se complétaient. Ils ne se sont plus quittés depuis.

«Frantz est un cérébral qui sait penser hors de la boîte, alors que j’ai une nature plus créative, artistique et émotionnelle, résume-t-elle. Mais on partageait une même vision de la vie, un même engagement vis-à-vis de notre prochain: peu importe d’où tu viens, si tu as de l’argent ou pas, pour nous, la dimension humaine prime sur tout le reste.»

Le défi du chancelier

Passé par l’Université Northeastern à Boston puis par le prestigieux MIT, Frantz Saintellemy a démontré qu’un cancre supposé pouvait parvenir aux plus hautes fonctions avec le soutien scolaire adéquat.

Devenu PDG d’un leader de logiciels d’aide à la conduite, puis première personne noire à occuper la fonction de chancelier au Québec, il avait à cœur de rendre à l’école ce qu’elle lui avait donné.

«On voulait participer à faire évoluer le statu quo, même si c’est une école après l’autre, une commission scolaire à la fois», explique-t-il.

C’est le cœur du don de 1 M $ que le couple a fait au Réseau des écoles associées. Le cœur aussi du Défi du chancelier, une invitation lancée à leur communauté de doubler le montant de leur don. Un objectif qui a été atteint cette année.

Initiative de la Faculté des sciences de l’éducation, le Réseau des écoles associées est né d’une idée-force: tisser des liens durables entre le milieu scolaire et l’UdeM au bénéfice des élèves, des enseignants et des chercheurs.

Dans ces écoles, c’est le milieu qui s’adapte à l’élève et pas l’inverse. L’accent est mis sur l’amélioration des compétences des enfants, pas sur leur notation, de manière à les accompagner plutôt qu’à les sanctionner. Et l’impact est majeur! Il se mesure en progrès scolaires et en diminution du stress pour les enfants, mais aussi en retours d’expérience pour le futur personnel enseignant.

Pour en finir avec la discrimination scolaire

Sur le ton de la confidence, Vickie Joseph soulève une autre motivation, plus personnelle celle-ci: leurs propres enfants.

«Nos garçons évoluent dans un milieu privilégié et pourtant ils ont des problèmes d’apprentissage, raconte-t-elle. Alors, je n’imagine même pas ce que vivent des jeunes défavorisés qui rencontrent des défis… Tel qu’il fonctionne actuellement, le système scolaire favorise celles et ceux qui sont dans la norme. Or, de plus en plus de jeunes sont hors norme. Nos garçons en font partie.»

Ce que pointe Vickie, de nombreux parents en font également l’expérience : l’école demeure encore un processus standardisé à une époque où le standard n’existe plus, où tout va plus vite, où rien n’est stable. Comment des solutions inspirées de l’ancien monde pourraient-elles les aider à affronter le nouveau?

Comprendre avant d’apprendre, décrypter plutôt que corriger, questionner au lieu de répéter… Les pistes pédagogiques ne manquent pas, ce sont les moyens qui peinent à suivre. Et tandis que les plus fortunés trouvent des alternatives dans le privé, les autres, toujours les mêmes, se pressent dans le public où les moyens manquent. Là aussi, la course est déséquilibrée.

«On en revient à notre fil conducteur, conclut Frantz. Il faut qu’on traite la racine du problème, cette inégalité face à l’enseignement comme à l’entrepreneuriat qui restreint les options des uns tout en offrant des solutions aux autres. Les choses doivent changer.»

Et comme l’engagement de Vickie et Frantz le prouve: on ne change pas les choses juste en parlant d’avenir, mais en bâtissant un avenir plus juste.