Renée Lavigne et Michel Sabourin nous ont accueillis dans le confort de leur foyer. On voulait en savoir plus sur ce couple de diplômés en psychologie clinique, discuter de leur vie, de leur carrière et de leur récent don testamentaire. Mais on ne s’attendait pas à embarquer dans un tel voyage!
Joliment disposées sur la terrasse d’où elles profitent d’une vue imprenable sur Montréal, les fleurs de Renée et Michel font de la résistance en ces premiers jours d’automne. Dans les pots, de dodus insectes s’activent, les pattes arrière pleines de pollen. «Ce sont nos bourdons, sourit Renée. Parfois, quand ils ont beaucoup butiné, ils s’endorment là, entre les pétales. On sait qu’ils se reposent parce qu’ils ne bougent plus.» Le genre de choses qui ne risque pas d’arriver à ce couple de donateurs diplômés: passionnés de tout et grands voyageurs, ils ont barré la sieste de leur vocabulaire.
Psychologie clinique : une histoire mouvementée
Aujourd’hui à la retraite, après quatre décennies à exercer ou enseigner la psychologie, Renée Lavigne et Michel Sabourin viennent de faire un don planifié substantiel à l’Université de Montréal. Ce don permettra de financer des bourses de doctorat en psychologie clinique dans leur spécialité – les psychothérapies brèves stratégiques pour elle, la psychologie légale pour lui. Leur don se fera en deux temps: une première tranche immédiatement pour s’assurer de son efficacité, la seconde en don testamentaire. Un bon moyen de vérifier que ce qu’on laisse ira au bon endroit. Jusque-là, rien d’inhabituel, mais lorsqu’on en vient à leurs motivations, ils nous embarquent dans un improbable voyage de huit décennies à travers l’histoire académique de la psychologie.
«La psychologie clinique est vraiment née des traumatismes de la 2e Guerre mondiale, commence Michel, comme s’il nous faisait un récit au coin du feu. D’un coup, les besoins de traitement en santé mentale ont explosé, mais les psychologues d’alors faisaient surtout de la recherche, ils n’avaient pas vraiment de compétences en psychologie de terrain.» Et tout découle de ce hiatus… S’en est suivi, nous raconte passionnément ce docteur en psychologie, une valse-hésitation de plusieurs décennies, pendant laquelle la formation exigée pour devenir psychologue clinicien n’a cessé de varier: doctorat, maîtrise professionnelle, puis de nouveau doctorat, et finalement doctorat professionnel (D.Psy.) distinct du doctorat de recherche (Ph.D.).
Le meilleur compromis
Même si la situation s’est stabilisée, elle n’est toujours pas idéale. «La compétition est féroce pour entrer au D.Psy. dans toutes les universités au Québec, regrette Renée. Les places sont très limitées, faute d’un financement suffisant. Et comme les besoins en santé mentale, eux, ne cessent d’augmenter, les recalés se réorientent: à défaut d’être psychologues, ils passent une maîtrise en sexologie, en criminologie, en psychoéducation ou en travail social. Ce diplôme en poche, ils peuvent devenir psychothérapeutes.»
Le couple aurait voulu en faire plus pour soutenir la formation de psychologues cliniciens. Leur souhait profond serait que le contingentement au D.Psy. soit revu à la hausse… Mais dans ce système imparfait, financer des bourses pour les étudiants au D.Psy. qui n’ont accès à aucune aide financière, lui est apparu comme le meilleur compromis. «À moins que l’IA balaie toute la profession», plaisantent-ils à moitié.
Naufragés des Bermudes
Renée et Michel se sont rencontrés en 1965, sur les bancs de cette UdeM qu’ils aiment et connaissent si bien. Ce don testamentaire, c’était presque une évidence à leurs yeux. «Quand on a fait toute sa vie et toute sa carrière à l’UdeM, quand on a un attachement très fort à son université, la moindre des choses à faire, c’est de lui rendre ce qu’elle nous a donné, juge Michel. On lui doit notre formation et notre carrière. Grâce à l’UdeM et surtout aux nombreux postes que j’ai occupés sur divers conseils internationaux, dont l’Union internationale de psychologie scientifique, j’ai eu l’opportunité de beaucoup voyager ». Renée renchérit, narquoise: « Dès qu’il devait se rendre quelque part, il essayait de planifier les visites qu’on ferait avant ou après l’activité prévue…» Et de préférence, hors des sentiers battus.
Ce n’est pas une image. Plus d’une fois au cours de leurs nombreux voyages, ils se sont mis dans des situations rocambolesques. Comme ce jour où, cloués à l’aéroport de Chengdu par une indescriptible purée de pois, ils parviendront finalement à rallier le Tibet en embarquant dans un Boeing militaire chinois qui avait reçu l’autorisation de décoller. Mais jamais ils ne sont passés plus près de l’inéluctable qu’en décembre 1976, lors du naufrage de leur voilier dans le triangle des Bermudes. Loué avec cinq amis psychologues et travailleurs sociaux, le bateau avait coulé dans la tempête alors qu’ils faisaient route vers les Bahamas. Autour de la table du salon, l’entretien vire au récit épique.
« On grelottait sur nos radeaux, c’était terrible, raconte Renée, comme si c’était hier. Chacun réagissait différemment. Michel était plus pratico pratique, il vidait l’eau qui s’engouffrait. Moi, j’étais plongé dans la terreur, j’avais l’impression de parler avec la mort. D’autres faisaient des serments intérieurs, jurant de se marier et d’avoir des enfants s’ils s’en sortaient. Mais tous ou presque, alors que nous étions athées, avons trouvé refuge dans le silence et une forme de religion…» Au bout de ces 22h d’angoisse pure, la veille de Noël, ils seront finalement retrouvés sains et saufs par un pêcheur bahaméen qui passait par là. De cette mésaventure et de son dénouement miraculeux, Renée, Michel et leurs compagnons d’infortune tireront un livre en forme de psychanalyse collective (“Naufragés des Bermudes”). Ils en garderont surtout un souvenir puissant, indélébile, comme ce petit goût de sel sur la peau qui s’éternise après un bain marin.
Une vie d’aventures
L’exploration, voilà le cœur battant de leur vie et – on le sent à leurs regards et rires complices – de leur relation. Lorsque nous les avons rencontrés, ils revenaient d’un périple dans le Grand Nord, d’une croisière d’exception qui les avaient menés d’Islande à la Terre de Baffin en passant par le Groënland. En 2017, c’était l’Antarctique. L’an prochain, cap sur Malaga, en Espagne, pour une autre croisière le long des côtes du Maroc, des Iles Canaries, du Cap-Vert et du Sénégal, jusque vers l’archipel paradisiaque des Bijagos, en Guinée-Bissau. Au fil de leur carrière et de leur relation, ce furent aussi l’Australie, la Chine, le Japon, le Venezuela, le Myanmar… En tout, 116 pays pour lui, un tout petit peu moins pour elle, qu’ils ont visités pour le travail ou pour l’agrément, parfois en couple, parfois avec leurs deux filles, mais toujours avec cette curiosité insatiable et un même appétit pour les bouts du monde.
Après leur naufrage, Michel et Renée auraient pu se contenter de cette aventure d’une vie, mais ils ont préféré faire de leur vie une aventure. Sans le moindre regret, évidemment. «On peut dire qu’on a eu de belles années… On s’est beaucoup amusé et surtout on a beaucoup ri!» C’est spontanément qu’ils ont choisi le passé composé, comme si tout cela était déjà derrière eux, légué à la postérité, mais on n’est pas obligé de les croire, ni de les imiter. Aucun voyage au bout de la vie n’est terminé tant qu’on n’en a pas fait le tour. Et contrairement à nos bourdons qui sommeillent toujours, ces deux-là ont encore quelques fleurs à visiter.