La Bourse d’accessibilité Manon Savard et Daniel Jutras a une particularité unique: elle n’est remise qu’à des étudiants de première génération, autrement dit à celles et ceux dont les parents n’ont jamais obtenu de diplôme universitaire. Le recteur a récemment rencontré la récipiendaire 2024 et celle de 2025.
Lauréates de la Bourse d’accessibilité Manon Savard et Daniel Jutras, Jessica Mayer et Houria Reggad ont pris place autour de la table de réunion. Conviées à rencontrer le recteur de l’Université de Montréal, les deux étudiantes paraissent à la fois souriantes et légèrement intimidées. Une tension qui s’évanouit à l’instant où Daniel Jutras les rejoint et les salue chaleureusement.
«Si je veux vous parler, c’est pour comprendre à quoi ressemble le parcours de nos étudiantes aujourd’hui, commence-t-il sur un ton enjoué. J’ai manqué la rencontre de 2025 pour raison de santé, donc j’ai souhaité vous rencontrer toutes les deux en même temps, vous, Jessica, qui avez eu la bourse en 2024 et vous, Houria, qui l’avez obtenue l’an dernier.»
Ce tête-à-tête d’une trentaine de minutes est devenu une tradition pour le recteur: chaque année, il aime s’entretenir avec les récipiendaires de la Bourse d’accessibilité que sa femme – Manon Savard – et lui-même ont créée à l’intention des étudiants de première génération. Pour lui, c’est une manière, comme il disait, de prendre le pouls de l’Université, mais aussi de mieux connaître celles et ceux à qui ils offrent son soutien. «Une bourse de 3000$, ce n’est pas ça qui va transformer votre vie d’étudiantes, mais j’y vois un beau symbole.»
Droit au cœur
Parce qu’elles incarnent un coup de pouce du destin et un espoir pour demain, les bourses d’accessibilité racontent souvent de belles histoires. Mais c’est encore plus vrai ici: en aidant des personnes dont les parents et aïeuls n’ont pas fait d’études universitaires, cette aide-ci écrit le début de quelque chose. Lui-même étudiant de première génération, Daniel Jutras sait toute la fierté, la responsabilité et la difficulté qui incombent à ce statut. Raison pour laquelle il aime tant entendre celles et ceux qui passent par là.
«J’ai dû interrompre mes études au CEGEP pour payer mes factures, commence Jessica. Je n’y suis retournée qu’à 22 ans pour passer une technique juridique. Et c’est là que j’ai eu le coup de foudre pour le droit.» Embauchée dans un cabinet de litige, elle donne entière satisfaction, si bien que sa patronne la pousse à aller plus loin. Jessica suivra son conseil. Après avoir obtenu un certificat de la Faculté de l’éducation permanente, elle est finalement admise au baccalauréat de droit. En parallèle de ses études, elle continue de travailler à temps partiel pour son cabinet et se prépare même, par fidélité et attachement, à y faire son traditionnel stage de fin d’études. La suite? L’examen du Barreau puis – pourquoi pas? – la maîtrise.
Quand elle revient sur ce qui l’a conduite jusque-là, Jessica n’a qu’un nom à la bouche: celui de sa mère. «Dès que je m’ennuyais, elle me disait : va prendre un livre dans la bibliothèque!» La jeune étudiante en droit est d’autant plus émue en ravivant ce souvenir, que sa mère est décédée voilà quelques mois, avant qu’elle ait pu obtenir son diplôme. «Je sais qu’elle était très fière de moi, se console-t-elle. Même si elle n’avait pas fait d’études supérieures, elle était tellement instruite… C’est elle qui m’a donné le goût d’apprendre.»
Une histoire de résilience
S’ils sont toujours de ce monde, les parents d’Houria vivent très loin d’ici, au Maroc. Son histoire à elle, c’est celle de l’immigration et de ses nombreux obstacles. «Je suis arrivée au Québec en 2016 avec une technique en développement informatique, une formation d’enseignante en primaire et quatre ans d’expérience dans chaque domaine, raconte-t-elle d’une voix un peu en retrait. Ici, j’ai voulu appliquer à l’université, mais j’ai malheureusement été refusée.»
Un peu perdue dans le processus, Houria n’a alors d’autres choix que de chercher un travail afin de payer ses charges. Pour maximiser ses chances sur le marché de l’emploi, elle suit deux formations en parallèle: l’une en réseaux informatiques au collégial, l’autre en sécurité et gardiennage. C’est la seconde qui lui sourira: le CHU Sainte-Justine lui propose un contrat.
Vient alors la pandémie. Un moment qu’Houria décide de mettre à profit pour de nouveau rebattre ses cartes. Peut-être inspirée par son expérience dans le milieu hospitalier, elle entreprend une formation d’infirmière auxiliaire. «J’ai débuté à l’Hôpital Santa Cabrini, poursuit-elle sur un ton plus assuré. Quand j’ai voulu devenir infirmière clinicienne, on m’a de nouveau refusé l’accès à la formation. Mais cette fois, je n’ai pas fait la même erreur!» Houria se bat, appelle, demande ce qui lui manque pour être admise et se remet à niveau. «J’ai fait un an de biologie, maths, physique, chimie… Et j’ai finalement été acceptée en Sciences infirmières à l’UdeM!»
À l’heure où l’on galvaude le mot résilience, certaines personnes vous en rappellent tout le sens.
La prime à l’effort
Pour Jessica comme pour Houria, se lancer dans le grand bain universitaire n’a rien eu d’une sinécure. Arrivée en cours de cursus, la première a dû faire sa place dans l’environnement hautement concurrentiel de la Faculté de droit. Et encore aujourd’hui, la seconde continue de jongler entre ses études, ses responsabilités de mère de famille et son travail d’infirmière auxiliaire en pédicure. Mais aucune ne regrette évidemment son choix.
«C’est difficile, reconnaît Houria, mais j’adore ça, je suis très curieuse! Avec mon enfant de 6 ans, on étudie ensemble à la maison, chacun de son côté du bureau.» Même son de cloche du côté de Jessica: «Effectivement, c’est quelque chose d’arriver en deuxième année depuis la Faculté d’éducation permanente (FAC)… On n’a clairement pas le même parcours que les autres. Mais j’ai vécu une belle expérience, et puis j’ai fini par rencontrer des gens qui viennent aussi de la FAC.»
Retours d’expérience
Interrogées par le recteur sur les surprises qui ont jalonné leurs études à l’UdeM, l’une et l’autre saluent la pluralité des profils et des trajectoires. Jessica notamment, qui s’attendait à une ambiance élitiste en droit, témoigne d’une grande diversité sociale, économique et ethnique. Le recteur s’en réjouit: «La Faculté a piloté un programme vraiment impressionnant pour aller chercher d’autres profils. Nous avons fait progresser les demandes d’admission de façon spectaculaire!»
Jessica acquiesce. Elle a vu les regards changer dans son voisinage depuis qu’elle étudie en droit. «Les parents en parlent à leurs enfants. Ils leur disent: « Hé, tu vois la fille qui habite là-bas ? Elle étudie en droit. Ce n’est pas parce que tu habites dans ce quartier que tu ne pourras pas y aller.” J’aime voir les étoiles dans leurs yeux quand ils réalisent que les études ne sont pas réservées à une certaine catégorie de personnes.» Devenir un modèle universitaire quand on a grandi sans: quel plus bel accomplissement cette bourse d’accessibilité pourrait-elle saluer?