Fondateur et directeur de la firme Léger, Jean-Marc Léger est l’un des plus fins connaisseurs de l’opinion publique. Comme il est aussi un donateur et l’un des principaux acteurs de notre cabinet de campagne, nous avons voulu en savoir plus sur son histoire, sa passion, ses engagements… et même ses secrets de sondeur!
«J’ai défoncé des portes pour que d’autres me suivent.» Bon, les battants dont parle Jean-Marc Léger n’étaient pas faits de bois ou d’acier ; c’était ceux de l’entrepreneuriat. Il n’empêche, le président de la firme de sondage Léger est formel : ils étaient d’une résistance à toute épreuve. «J’ai rencontré des obstacles à travers le pays, à travers le Canada, à travers l’Amérique du Nord, poursuit le chef d’entreprise. Et c’est seulement lorsque j’ai réussi à Toronto que j’ai eu du succès au Québec. Et c’est seulement quand j’ai eu du succès aux États-Unis que les Torontois m’ont vraiment accepté.» Une porte après l’autre, ainsi va l’entrepreneuriat.
C’est pour cette résilience, cette persévérance, mais aussi pour ce succès à l’extérieur des frontières provinciales, que nous avons proposé à ce diplômé en économie (1982) de devenir membre de notre cabinet de campagne. Rôle qu’il a endossé dès le jour un ! «Quand on m’a parlé de L’heure est brave, je me suis dit que j’avais un rôle à jouer pour assurer la pérennité de l’UdeM et soutenir son impact sur la société, se souvient-il. J’ai aussi fait un don de 100 000 $ au programme Datapreneur, destiné à la relève en intelligence artificielle. Mais c’est normal : c’est sur les bancs de cette université que ma carrière a démarré, c’est donc un peu grâce à elle si j’ai réussi.» Une réussite qui lui coûtera pourtant son diplôme de maîtrise, mais on verra que ce sacrifice s’imposait…
Je me suis dit : “Plus jamais”
Rembobinons. Nous sommes au début des années 1980, une période effervescente au Québec, tant sur le plan sociétal que politique. C’est à cette époque, quelques années à peine après le référendum, alors que la récession mondiale bat son plein, que les sciences économiques prennent une importance inédite dans la province. Étudiant à la maîtrise, le jeune Jean-Marc rêve encore de journalisme économique à ce moment-là. «Cette spécialité jumelait mes deux compétences, explique-t-il, les mathématiques et ma connaissance du monde politique.»
Deux événements vont alors décider de son destin: une candidature refusée et la fin de la carrière politique de son père Marcel (élu et ministre de l’environnement et du tourisme dans le gouvernement péquiste de René Lévesque). Il se remémore : «Pendant ma maîtrise, j’ai appliqué pour un poste de journaliste économique, mais ma candidature a été rejetée. Je n’ai jamais su pourquoi… Toujours est-il qu’après ça, je me suis dit “plus jamais” ! Plus jamais je ne dépendrai de la décision de gens mal avisés. Je remercie aujourd’hui celui qui m’a dit non, car sans lui je n’aurais peut-être jamais lancé mon entreprise…»
Car en parallèle, voyant son père battu aux élections législatives de 1985, Jean-Marc commençait à caresser le projet de se lancer en affaires avec lui. Autant pour passer du temps ensemble que pour lui offrir un nouveau défi professionnel. Un an plus tard, la firme de sondage Léger et Léger naissait de leur lien filial. «Même si dans cette aventure, c’était plutôt moi le père gestionnaire et lui le fils créatif», sourit Jean-Marc. Sa maîtrise? Pas le temps d’écrire le mémoire, alors elle attendra.
Doter le Québec d’une voix forte
À l’époque, Léger et Léger est un précurseur. Dans un contexte où l’opinion publique, les sondages, toute cette industrie de mesure de la vox populi n’existait virtuellement pas au Québec, le père et le fils partaient de zéro. Et en même temps, il y avait clairement une opportunité d’affaires. «Je gardais un mauvais souvenir de la campagne référendaire pendant laquelle les sondeurs des autres provinces avaient raconté à peu près n’importe quoi, soit par méconnaissance, soit par médisance, se remémore le chef d’entreprise. Avec mon père, notre objectif était de doter enfin le Québec d’une voix propre, forte et pertinente.» 40 ans plus tard, on peut dire que l’objectif est plus qu’atteint. Le nom de l’entreprise s’est allégé d’un Léger au passage, mais a gagné 300 employés, 11 bureaux, une présence partout en Amérique du Nord et surtout une réputation qui dépasse – de loin! – les frontières du Québec.
Sa place de leader de l’opinion publique au Canada, Léger la doit à la qualité de son échantillon. Un panel si bien profilé que tous ses concurrents l’utilisent. Et puis, il y a l’expérience acquise au fil des années, une fine connaissance de la population québécoise et canadienne qui permet de l’interroger intelligemment. «L’art du sondage, c’est de poser les bonnes questions aux bonnes personnes», résume Jean-Marc Léger. Par exemple, pour évaluer le taux de participation, ses équipes ne se reposent pas seulement sur un modèle mathématique bien rôdé, elles posent aussi une question cruciale aux sondés : “Quelle est la date des élections ?” Si l’électeur n’est pas capable de la mentionner, c’est qu’il n’ira probablement pas voter. Il suffisait d’y penser…
«Je vous donne des secrets d’entreprise là ! s’amuse le sondeur. En voici un autre que nous avons mis 35 ans à découvrir : quelle question permet de différencier à coup sûr un Québécois francophone d’un Québécois anglophone ? La voici : “Le plus important dans votre vie, c’est : de vivre le moment présent ou de préparer l’avenir ?” 75% des Québécois francophones répondent “le moment présent”, alors que la vaste majorité des anglophones choisissent “préparer l’avenir”.» À chaque anecdote racontée avec gourmandise, on sent poindre l’amoureux du Québec et de ses palinodies, le docteur qui, patiemment, ausculte cette opinion publique depuis 40 ans et sait tout de ses fièvres comme de ses battements de cœur.
Pour le plaisir d’entreprendre
Est-ce aussi pour cela que l’homme s’est engagé au cours de sa vie dans une trentaine de conseils d’administration? Pour prendre, en quelque sorte, le pouls du Québec? Oui, mais pas seulement. «C’est effectivement très utile dans mon métier, confie-t-il, mais c’est avant tout une formidable opportunité pour redonner. Ce qu’on apprend dans l’entrepreneuriat aide beaucoup les OBNL à performer.» On comprend subitement qu’en donnant 100 000 $ au projet Datapreneur, Jean-Marc Léger a en fait réussi un coup à deux bandes: soutenir une université à but non lucratif et, par ricochet, faire monter une nouvelle génération d’entrepreneurs. «Il y a vingt ans, le Québec avait la plus faible proportion de chefs d’entreprise au pays ; aujourd’hui, nous sommes parmi les premiers! s’enthousiasme-t-il. Ce parcours et cette cause viennent me chercher émotionnellement.»
Et la maîtrise alors? Jean-Marc en parle, mais juste comme d’une porte restée ouverte. 25 ans après sa première tentative, il a pourtant eu une seconde chance, mais cette fois, c’est l’écriture de son livre à succès “Le Code Québec” qui l’a entravée. L’entreprise avant tout, relativisait-il alors. Bref, il s’était fait une raison… Jusqu’à l’an dernier où HEC Montréal lui a finalement remis un doctorat honoris causa. “Un moment important pour moi, reconnaît-il, encore touché par ce geste. Ce doctorat honoris causa m’a permis de boucler la boucle, de clore mon parcours universitaire.” Tout vient à point à qui sait attendre, paraît-il. Mais la véritable morale de l’histoire de Jean-Marc Léger, tous les entrepreneurs le savent, ce serait plutôt celle-ci : il y a des portes qu’il faut savoir défoncer, d’autres qu’on laisse ouverte et certaines qu’on finit par refermer – l’essentiel, c’est d’oser toutes les franchir.