Ancien spécialiste de l’immobilier, Michel-Éric Fournelle est devenu un philanthrope éclairé après la vente de l’entreprise familiale. Du Centre Atlas au Réseau des écoles associées de l’Université de Montréal, il nous parle de ses multiples engagements. Rencontre avec un curieux de nature qui a fait le choix des autres.

«En 2023, quand la doyenne Ahlem Ammar m’a fait venir sur le Comité consultatif de la Faculté des sciences de l’éducation (FSÉ), je l’ai prévenue que je n’avais aucune compétence en éducation, mais elle m’a répondu: tant mieux, je cherche autre chose, j’ai ce qu’il faut en PhD au pavillon Marie-Victorin.» Alors, Michel-Éric Fournelle a apporté autre chose. Une manière d’être, de penser, quelque chose entre l’humilité socratique de celui qui sait qu’il ne sait pas, le pragmatisme de l’entrepreneur qu’il sera toujours,la curiosité d’autrui qui le caractérise et la générosité du donateur qu’il est devenu. Un drôle de cocktail qui profite aux deux passions de sa vie: l’enfance défavorisée et son quartier.

«Un jour, lors d’une réunion du comité, on nous présente trois ou quatre projets sous forme de documents d’une seule page, se souvient-il. Parmi eux, il y avait l’initiative des Écoles associées pour l’arrondissement de Côte-des-Neiges. Je vais être honnête: je n’ai aucune idée de ce qui s’est dit pendant le reste de la réunion… “Écoles”, “associées”, “Côte-des-Neiges”: les mots dansaient devant moi comme autant de possibilités de changer les choses.»

Destiné à soutenir la réussite scolaire dans les écoles défavorisées, le Réseau des écoles associées se présente comme un équivalent éducatif des hôpitaux universitaires: connectées, ces écoles seront à la fois un lieu de formation initiale pour les futurs enseignants et enseignantes, un lieu de formation continue pour les équipes écoles et un lieu de recherche. L’idée-force, c’est de remettre l’enfant au centre du jeu. Pour faire démarrer le projet, Michel-Éric Fournelle a choisi de donner 5 millions $ en 2024. Un record pour la FSÉ.

Et l’entrepreneur devint philanthrope

Michel-Éric n’en est pas à son coup d’essai. Il nous reçoit dans les locaux bicentenaires du Centre Atlas, un organisme de pédiatrie sociale de Côte-des-Neiges dont il est administrateur. Touché par sa mission d’utilité publique, il choisit de lui faire un don conséquent en 2017 au nom de la Fondation Famille Michel -Fournelle, avant d’acheter cette remarquable maison victorienne pour en faire le siège. Après une modernisation bienvenue, cette bâtisse d’un blanc éclatant est devenue le symbole de l’OBNL. Ici, une douzaine de travailleurs sociaux soignent des centaines de jeunes en difficulté du quartier, font de l’aide au devoir, les accompagnent dans des activités sportives…

«L’enfance défavorisée m’a toujours beaucoup touché, explique Michel-Éric pour justifier son engagement. Et puis, très égoïstement: ça me procure beaucoup de joie. J’ai 58 ans, mais les jeunes que je croise, les gens extraordinaires que je rencontre, ce milieu académique que je fréquente, tout ça m’énergise et me garde en forme.» Cette stimulation, il l’a mise à profit pour en apprendre davantage sur la psychoéducation, l’enseignement, l’orthopédagogie… Objectif: en savoir un peu plus chaque jour pour apporter une meilleure contribution dans les instances et comités auxquels il participe. «Je me considère maintenant comme un généraliste informé», nous glisse-t-il.

Michel-Éric a toujours été comme ça. À se remettre en cause, à prendre des risques, à aller vers ce qu’il ne connaît pas. «Se mettre en danger, mesurer le danger, qualifier le danger, ça faisait partie de notre éducation, on grandissait à travers ces moments-là, note-t-il avec nostalgie. Aujourd’hui, on dirait que ça existe moins.» À l’âge d’entrer à l’université, il aurait ainsi pu choisir le confort de l’UdeM toute proche, mais non: il a préféré prendre la route de l’Université de Guelph, en Ontario, pour s’immerger dans un quotidien anglophone et en sortir bilingue. Depuis la vente de l’entreprise familiale, il n’a plus que ça en tête: rencontrer et apprendre.

Après trois générations qui ont assuré son succès florissant, le groupe immobilier Fournelle ne trouvait aucun héritier pour prendre la suite, alors la famille a décidé de vendre. Et de bien vendre: 490 millions $. Une somme conséquente que l’entrepreneur a proposé de placer dans une fondation créée pour l’occasion. «Je me suis dit: “Écoute Michel-Éric, tu as 45 ans, tu n’as plus besoin de travailler, mais il faut bien que tu fasses quelque chose.” Et puis, tout a déboulé, presque organiquement: l’achat de la maison du Centre Atlas, la création de la Fondation, la décision de transférer les rendements, le plan de donation… Tout me paraissait logique.» Et l’entrepreneur devint philanthrope.

Le jour de la cérémonie de signature du don au Réseau des écoles associées. De gauche à droite: Isabelle Gélinas, Directrice générale du Centre de service scolaire de Montréal ; Ahlem Ammar, doyenne de la Faculté des sciences de l’éducation ; Michel-Éric Fournelle.

Orienté résultats

Une deuxième vie qui n’a pas effacé la première. Michel-Éric continue de raisonner comme un chef d’entreprise qui veut voir des résultats (sociaux), observer un impact sur le marché (la société) et verser des dividendes à ses actionnaires (les enfants). Il place à ce titre beaucoup d’espoir dans le Réseau des écoles associées. Avec la somme d’énergies qui a pris place autour de la table, tout est réuni selon lui pour alimenter le projet et le propulser au-delà des attentes.

«On a du monde académique, philanthropique et entrepreneurial, énumère-t-il. Si on fait bien les choses, les retombées peuvent être extraordinaires. Imaginez qu’on prenne le pouls de l’industrie, imaginez qu’on demande à quelques grandes entreprises les besoins qui seront les leurs dans dix ans, imaginez alors qu’on aligne ces besoins avec la formation dispensée dans les écoles… Immanquablement, la littératie numérique, mathématique et informatique est appelée à s’accroître. C’est là où l’engagement du Chancelier est prometteur!»

Michel-Éric fait ici référence au don de 1 million $ que Frantz Saintellemy et son épouse et partenaire d’affaires Vickie Joseph ont fait au Réseau des écoles associées. Leur objectif? Favoriser l’usage des technologies d’apprentissage (en savoir plus sur le Défi du Chancelier). Avec leur apport, le Réseau des écoles associées est désormais capitalisé à hauteur de 6 millions $. Une somme qui ne sera pas de trop pour relever le défi cyclopéen que s’est lancé la FSÉ: lutter contre les inégalités sociales qui minent l’avenir de trop d’enfants de Côte-des-Neiges.

Changer la vie, autour de lui

Sur les 478 quartiers à faible revenu de l’ensemble du Canada, il faut savoir que 35,5 % se concentrent à Montréal. Et parmi eux, Côte-des-Neiges est le plus concerné après Parc-Extension. Mais pour Michel-Éric, c’est avant tout le territoire de tous les possibles. «Ça a toujours été comme ça Côte-des-Neiges: c’est le début de beaucoup de choses, raconte cet amoureux du quartier. Tout le monde commence là. Hier c’était la génération de mes parents, aujourd’hui ce sont les immigrants. Certaines familles qui arrivent ici sont complètement déstabilisées, et puis leurs enfants viennent au Centre Atlas, ils vont à l’école, et doucement, tout ce petit monde finit par s’établir et prendre racine. C’est ça Côte-des-Neiges: un quartier rempli d’avenir et d’espoir.» Et pour rien au monde Michel-Éric ne le quitterait.

Notre homme est né et a grandi ici ; l’entreprise familiale aussi. Il sait tout de ses rues, de ses maisons, de leur histoire. Dans son bureau, de vieilles photos aériennes témoignent du temps qui est passé dans l’arrondissement, mais aussi de sa pérennité. Lui a eu accès aux meilleures écoles, il a tiré les bonnes cartes, mais plutôt que de s’en contenter, il choisit de rebattre le jeu des autres. De changer la vie, autour de lui. «Je n’ai pas les moyens de régler la faim dans le monde, conclue-t-il, mais j’ai les moyens d’améliorer l’existence dans mon quartier. Je veux que chaque enfant puisse décider, inventer sa propre trajectoire à la hauteur de son talent et de ses aptitudes. La vraie richesse, c’est d’avoir des choix.»

Et la vraie générosité, c’est de faire les bons.